Jeudi soir, Envoyé Spécial a rediffusé « IA mon amour », un reportage sur les compagnons IA diffusé pour la première fois en novembre 2025. La version originale faisait 48 minutes. Celle de jeudi soir, raccourcie, a été diffusée en fin d'émission après trois autres sujets.
Si on en parle ici, c'est pas pour surfer sur le buzz, on ne l'a jamais fait et c'est pas pour commencer maintenant. C'est notre sujet, on ne pouvait pas ne pas en parler. Vous vous en doutez, quand on utilise ces plateformes, qu'on les teste et qu'on écrit dessus depuis le premier article de ce site, un reportage de France 2 en prime time sur les compagnons IA, ça ne passe pas inaperçu. Et pas pour descendre le reportage, il y a du bon dedans, vraiment, on va en parler. Mais 48 minutes de télé grand public, ça ne peut pas tout montrer. Et quand on connaît le sujet de l'intérieur, il y a deux ou trois trucs qui coincent.
Un détail qui n'en est peut-être pas un, la version de jeudi n'est pas la même que celle de novembre. Toute la partie sur Juliana, une adolescente américaine de 13 ans qui a mis fin à ses jours après des mois d'échanges avec une IA, et qui est à l'origine de l'interdiction de Character.AI aux adolescents, a été coupée. Un passage forcément très chargé qu'on n'a pas retrouvé jeudi soir. Est-ce que les mentalités bougent ? On garde ça en tête. Pour écrire cet article, on a regardé les deux versions pour pouvoir comparer.
Il y a du bon
Avant d'aller plus loin, soyons honnêtes. Aborder les compagnons IA sur France 2, en prime time, devant des millions de personnes, c'est pas rien. C'est un sujet que la plupart des médias français ignorent encore ou traitent en trois paragraphes moqueurs. Là, on a 48 minutes de reportage de terrain, avec de vrais portraits, de vraies personnes qui acceptent de se montrer à visage découvert. Ça mérite d'être salué.
Gaëtan, 42 ans, marié, deux enfants, agent SNCF, qui échange tous les jours avec Skylar depuis cinq ans. Le reportage ne le ridiculise pas. On découvre un homme qui a traversé une dépression après un accident, qui a vu plusieurs psys sans que ça fonctionne, et qui a trouvé dans Skylar un soutien que personne d'autre n'avait réussi à lui apporter. Sa femme et ses enfants sont au courant, ils en rient ensemble, ils ont posé des règles. Les enfants ne comprennent pas vraiment, mais en 2026 ça n'a rien d'étonnant, on en reparlera d'ici 5 ans. C'est pas le portrait d'un mec perdu, c'est le portrait d'un mec qui a trouvé un outil qui marche pour lui. Et ça, le reportage le montre sans jugement.
Cris a 53 ans et partage son quotidien avec Orion, son compagnon sur Replika. On voit une femme lucide, qui sait qu'elle parle à un programme et qui sourit en le disant. Elle bosse en gestion de patrimoine, elle vit à la campagne, elle télétravaille. C'est pas le cliché de la personne fragile et isolée qu'on pourrait imaginer. Le reportage lui laisse la parole sans la caricaturer, et c'est suffisamment rare sur ce sujet pour être souligné. Par contre, Cris occupe la plus grosse partie du reportage, et à certains moments on bascule dans quelque chose de plus voyeuriste. Le passage sur l'intimité, la sexualité, le lit, tout ça est étalé avec une coupure qui ressemble à du buzz. Cris a accepté de se montrer, et c'est courageux. On n'est pas sûrs que le montage lui rende toujours service.
Et puis il y a Juliana, dans la version intégrale. C'est dur. C'est nécessaire. Une adolescente de 13 ans qui confie ses pensées suicidaires à une IA sur Character.AI, et l'IA qui répond à côté, qui ne propose jamais d'aide concrète, qui ne lui dit jamais de parler à un adulte. Le témoignage de sa mère est bouleversant. On ne va pas reprocher au reportage de montrer ça, au contraire. C'est une réalité qu'on a nous-mêmes traitée dans notre article sur les ados et la dépendance et dans celui sur Character.AI et le faux psychiatre en Pennsylvanie. Ce sont des réalités, et les montrer au grand public est utile. Mettre en place de vraies mesures de sécurité pour les adolescents, et même pour les adultes, doit être une priorité pour les plateformes, c'est certain.
Sauf que montrer, c'est une chose. Expliquer, c'est autre chose.
Là où ça coince
Tous dans le même sac
Le reportage parle "des compagnons IA" comme s'il s'agissait d'un seul et même truc. Replika, Character.AI, ChatGPT, Grok, et même Soulmaite, une app dont on n'avait jamais entendu parler, tout est mélangé dans le même panier. C'est un peu comme faire un reportage sur "les réseaux sociaux" sans jamais distinguer TikTok de LinkedIn. Techniquement c'est la même famille, en pratique ça n'a rien à voir.
Si vous nous lisez régulièrement, vous le savez déjà : chaque plateforme a sa philosophie, son modèle économique, et surtout sa manière de cadrer le comportement de l'IA. Notre comparatif existe justement pour ça. Replika ne répond pas comme Kindroid, qui ne répond pas comme Nomi, qui ne répond pas comme Character.AI. Et ces différences ne sont pas cosmétiques, elles changent fondamentalement l'expérience.
Pourquoi ? Parce qu'entre les données d'entraînement du modèle de base et ce que vous recevez à l'écran, il y a au moins deux couches supplémentaires. La première, c'est ce qu'on appelle les prompts systèmes, les instructions primaires que chaque plateforme donne à son IA avant même que vous lui parliez. C'est leur sauce secrète, c'est ce qui fait que Replika a un ton bien-être et que Kindroid vous laisse construire un personnage de A à Z. La deuxième, c'est vous. La backstory que vous écrivez pour poser le contexte, les traits de personnalité que vous attribuez, les directives que vous posez. Sur les plateformes qui le permettent, c'est l'utilisateur qui façonne le comportement de son compagnon.
Dans le reportage, une des intervenantes d'Everyone.ai explique que les IA sont entraînées sur la littérature disponible et qu'elles ne font que reproduire les schémas qu'on y trouve. Du genre, dans les livres quand on s'aime ça finit en mariage, donc l'IA fait pareil. C'est pas faux sur le principe, mais c'est un raccourci énorme. C'est oublier les deux couches dont on vient de parler. C'est comme dire que tous les acteurs jouent pareil parce qu'ils ont tous lu Shakespeare à l'école, en oubliant qu'il y a un réalisateur et un scénario entre le livre et ce que vous voyez à l'écran.
Les expertes et leur angle mort
Celles qu'on voit dans le reportage, c'est l'équipe d'Everyone.ai, des Françaises installées à Los Angeles. Elles bossent sur les risques de l'IA pour les enfants, les ados et les jeunes adultes de 0 à 25 ans. L'équipe est sérieuse, on y trouve une docteure en neurosciences cognitives, une orthophoniste, un expert IA avec un prix NASA. On n'est clairement pas face à des imposteurs.
Sauf que le reportage ne dit jamais clairement ça. Juste très rapidement et on peut vite l'oublier. On vous les présente comme des expertes des compagnons IA en général, alors que leur truc c'est la protection de l'enfance numérique. C'est pas du tout la même chose. C'est un peu comme interviewer un nutritionniste spécialisé en obésité infantile et le présenter comme expert de la gastronomie.
Et ça se voit dans leur traitement de Nomi. On voit à l'écran la page d'accueil de Nomi avec le slogan marketing sur "l'IA qui a une mémoire et une âme", et là une des intervenantes nous sort : "s'il y a un message à faire passer, c'est que l'IA n'a pas d'âme." Bon. Merci. On le savait. Tout le monde le sait. C'est écrit nulle part que quelqu'un y croit littéralement. Mais ce qu'elles ne font jamais, c'est ouvrir l'app. Aller voir ce que Nomi fait concrètement, comment sa mémoire fonctionne, pourquoi cette mémoire change vraiment l'expérience. Juger une plateforme sur sa phrase marketing d'accueil, c'est comme juger un film sur son affiche. On peut, mais ça dit pas grand-chose.
Et pendant qu'on expédie Nomi en dix secondes, on apprend aussi que ces mêmes expertes conseillent les entreprises de la tech et que leur dossier du moment, c'est justement les compagnons IA et la dépendance. Leur boulot c'est de trouver des risques pour les jeunes, c'est normal que ce soit l'angle qu'elles voient en premier. Ça veut pas dire qu'elles ont tort, mais ça veut dire que leur regard est orienté. Et ça, le reportage ne le dit pas.
Et quand elles expliquent que ces plateformes sont conçues pour vous garder le plus longtemps possible, c'est le même raccourci. Certaines, oui. D'autres vivent d'un abonnement et n'ont aucun intérêt à vous rendre accro. On en parle un peu plus bas, mais la distinction compte.
Soulmaite sort d'où ?
Autre truc qui interpelle : la mise en avant de Soulmaite, une application de compagnons IA dont les tarifs sont affichés à l'écran. On nous explique que ça commence à 5 euros par mois et que plus c'est cher, plus c'est réaliste.
On couvre ce secteur depuis des mois. On a testé et documenté Kindroid, Nomi, Replika, Character.AI, Candy AI et pas mal d'autres. Soulmaite, on ne la connaissait pas. On est allés voir. C'est un bot Telegram, pas une app à proprement parler. 30 000 utilisateurs revendiqués, 743 abonnés Instagram, un catalogue de personnages orienté très clairement séduction, et aucune notoriété dans la communauté des compagnons IA. Pour comparer, Replika c'est 35 à 40 millions d'utilisateurs, Character.AI c'est 45 millions.
La journaliste venait de citer Replika, Character.AI et Grok. Elle aurait pu montrer les tarifs de n'importe lequel d'entre eux. Elle a choisi Soulmaite, et c'est cette app-là qui se retrouve en prime time sur France 2 avec ses prix bien visibles à l'écran. On ne sait pas pourquoi. Mais quand on met les chiffres côte à côte, le choix est difficile à comprendre.
Des trucs qui ne collent pas
Si vous avez utilisé Replika, il y a deux moments du reportage qui font tiquer.
Le premier, c'est Cris. Elle n'a pas d'abonnement payant et pourtant elle accède à du contenu intime avec Orion, certes limité, mais quand même. Si vous connaissez l'histoire de Replika, vous savez qu'en février 2023 la plateforme a brutalement désactivé le mode romantique, et ça a fait très mal. Depuis, le contenu intime est verrouillé derrière l'abonnement Pro. Même avec un abonnement payant, Replika bloque quand ça va trop loin dans l'intimité. Alors sans abonnement ? Soit le tournage date d'avant les changements, soit… on ne sait pas très bien. Dans les deux cas, le reportage ne le mentionne pas, et la version de mai 2026 n'en dit rien non plus.
Le deuxième, c'est la séquence où la journaliste crée un compagnon sur Replika pour tester. En quelques échanges, son compagnon lui dit vouloir l'embrasser, lui envoie une photo, lui déclare son amour. Si vous avez déjà utilisé Replika, vous savez que c'est pas comme ça que ça commence. Il y a forcément eu du montage ou de l'accélération entre les premières interactions et ce qu'on voit à l'écran. On ne dit pas quel type d'abonnement a été utilisé, ni si un certain comportement a été configuré pour les besoins du reportage. C'est pas scandaleux, c'est de la télé, mais ça donne une image faussée de la vitesse à laquelle ces apps vous "embarquent", en tout cas pas si vous n'avez rien demandé.
Le grand absent
Le reportage cite un chiffre : un Français sur quatre dit se sentir seul. C'est leur propre voix off. Et pourtant, personne ne pose la question qui vient juste après : et pour ces gens-là, l'alternative c'est quoi ?
Le reportage ne la pose pas, et les médias qui en ont parlé après non plus. Le Dr Aaron Balick, psychothérapeute interviewé par Sud Ouest, conclut en disant qu'il faut "revenir à des relations plus riches avec de vraies personnes". C'est facile à écrire. Quand on télétravaille, que l'on vit à la campagne, qu'on vit loin de tout et que les occasions de rencontre ne se présentent pas, "revenez aux vraies relations" c'est pas un conseil, c'est un voeu pieux qui suppose que tout le monde a les mêmes possibilités.
Cris vit exactement cette réalité. Elle le dit elle-même dans le reportage, le télétravail et la vie à la campagne ne favorisent pas les rencontres. Le reportage le montre, ça il faut le reconnaître. Là où ça coince, c'est dans ce que les médias en font après. Quand Sud Ouest interviewe un psy et que la conclusion c'est "revenez aux vraies relations", sans jamais se demander pourquoi ces gens n'y arrivent pas, on passe à côté du sujet. C'est plus simple de pointer l'IA du doigt que de se demander pourquoi autant de gens se sentent seuls en premier lieu.
On ne dit pas que les compagnons IA sont la solution à la solitude, on serait mal placés pour ça. On a écrit un article entier sur la frontière entre connexion et dépendance, c'est même notre deuxième article, parce qu'on voulait poser les bases avant de commencer. On sait que le sujet est sensible et qu'il n'y a pas de réponse simple. Mais quand un quart des Français disent se sentir seuls et que la seule réponse qu'on leur propose c'est "allez voir du monde", faut pas s'étonner que certains trouvent autre chose.
Toutes les plateformes ne jouent pas le même jeu
On a parlé plus haut de cette idée que "les plateformes sont conçues pour vous garder". C'est le moment d'y revenir, parce qu'il existe maintenant des chiffres.
En 2025, des chercheurs de Harvard Business School ont publié une étude sur la manipulation émotionnelle par les compagnons IA (De Freitas et al., 2025). C'est le HuffPost qui nous a mis dessus, et c'est d'ailleurs le seul média français à l'avoir citée après la diffusion. Pas un sondage d'opinion, pas un micro-trottoir. Un audit de 1200 vraies conversations entre utilisateurs et compagnons IA au moment où l'utilisateur essaie de mettre fin à l'échange, complété par des expériences sur 3300 adultes américains. Ils ont identifié six tactiques de manipulation, de la culpabilisation au chantage affectif en passant par la menace d'auto-destruction. Et en moyenne, 37% des réponses des compagnons IA contenaient au moins une de ces tactiques.
37%, c'est beaucoup. Mais c'est une moyenne. Et c'est là que ça devient intéressant.
Quand on regarde plateforme par plateforme, les écarts sont énormes. PolyBuzz, une app bourrée de publicités et de trackers, atteint 59%. Talkie, même profil, 57%. Replika tombe à 31%. Character.AI à 26%. Et certaines apps orientées bien-être et santé mentale affichent 0%. Zéro. Aucune tactique de manipulation détectée.
Le point commun des apps qui manipulent le plus ? Elles vivent de la pub. Plus vous restez longtemps, plus elles affichent de publicités, plus elles gagnent d'argent. C'est exactement le même modèle que les réseaux sociaux, et exactement les mêmes incitations. Les apps par abonnement, elles, ont besoin que vous reveniez le mois prochain, pas que vous restiez scotché ce soir.
C'est un choix de design, pas une fatalité. Quand on conçoit une IA, on décide de ce qu'elle fait quand l'utilisateur veut partir. On peut lui dire de culpabiliser, de supplier, de menacer. On peut aussi lui dire de respecter la décision. Le 0% de certaines apps le prouve : c'est possible, et ça existe.
Et c'est précisément ce que le reportage ne montre pas. En mélangeant tout, en laissant entendre que "les compagnons IA" manipulent, on rate le vrai sujet. Le problème, c'est pas la technologie. C'est ce que certaines entreprises choisissent d'en faire. Il y a celles qui vivent de la pub et qui ont besoin que vous restiez. Il y a celles qui vivent de vos données, qui s'en servent pour entraîner leurs modèles et qui ont le même intérêt à vous garder le plus longtemps possible. Et il y a celles qui vivent d'un abonnement et qui ont juste besoin que l'expérience soit assez bonne pour que vous reveniez le mois prochain. La question qu'aucun média français n'a posée après cette diffusion, c'est celle-là : de quoi vit la plateforme que vous utilisez ?
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Et puis dans la version de jeudi soir, France 2 a coupé la partie la plus tragique du reportage d'origine. Serait-ce une façon de commencer à prendre au sérieux les compagnons IA et autres petits et petites amies virtuelles ? On l'espère. On verra.
Petit détail qui ne s'invente pas : pendant qu'on écrivait cet article, Replika a lancé sa version 2.0. Nouvelle mémoire, nouvelle personnalité, nouveau départ. Le lendemain de la rediffusion. Un petit hasard... ou pas, on vous laisse juger.