Chai, c'est pas vraiment un compagnon IA. Pas au sens où on l'entend habituellement sur ce site. Pas de relation qui se construit dans la durée, pas de mémoire qui tient d'une conversation à l'autre, pas de personnalité qui évolue avec vous. Chai, c'est une marketplace. Des millions de personnages créés par les utilisateurs, une app qui mise tout sur le volume et la variété. Mais derrière l'app de divertissement, il y a une histoire qu'on ne s'attendait pas à trouver. Et un labo de recherche dont les utilisateurs sont, sans forcément le savoir, le carburant.
Le joueur de poker devenu chercheur
William Beauchamp a grandi à Londres et étudié l'économie à Cambridge. Mais ce qui l'occupait vraiment à la fac, c'était le poker. Suffisamment pour accumuler environ 100 000 dollars de gains avant même d'avoir son diplôme. À la sortie, ses camarades de promo filent chez les grands fonds londoniens. Lui, il prend ses gains de poker et il monte sa propre boîte. Un fonds d'investissement automatisé, le genre de truc où ce sont des programmes qui décident quand acheter et quand vendre, spécialisé dans les paris sportifs : courses hippiques à Hong Kong, football, tennis. Une quinzaine de personnes, pas d'investisseurs extérieurs, que son propre argent en jeu. Et ça tourne. Environ 5 millions de livres de profit par an. Le joueur de poker n'avait pas perdu la main.
Sauf qu'à 30 ans, il fait un constat que beaucoup de gens dans sa position ne font jamais : l'argent rentre, mais à quoi bon. Le fonds ne changera jamais rien au-delà de son compte en banque. Il cherche autre chose, tombe sur les premiers modèles de langage et se convainc que les progrès vont être fulgurants. En 2020, il commence à coder seul depuis Cambridge. L'idée de départ : une plateforme ouverte où n'importe qui peut créer un personnage IA. Pas un compagnon unique, plutôt un YouTube de l'intelligence artificielle, une sorte de place de marché où chacun contribue.
En janvier 2021, Chai Research est officiellement fondée. Les premiers tests sont un flop total : des robots d'actualités, de recettes, de blagues. Personne n'en veut. Et c'est sa sœur, étudiante, qui trouve la clé complètement par hasard. Elle code un petit robot thérapeute comme exercice. Le lendemain, 20 personnes l'utilisent, 20 minutes de conversation en moyenne. Les gens ne voulaient pas des informations. Ils voulaient parler à quelqu'un.
Le YouTube de l'IA
Début 2022, Chai atteint le million d'utilisateurs. À ce moment-là, c'est la première app IA des classements. Le concept est simple : n'importe qui peut créer un personnage, lui donner un nom, une image, une description, et le rendre accessible à tous les autres. Pas besoin de savoir coder, pas besoin de comprendre comment fonctionne une IA. Vous décrivez un personnage, l'IA fait le reste. En 2026, la plateforme revendique plus de 25 millions de personnages créés par sa communauté.
La comparaison avec YouTube, c'est Beauchamp lui-même qui la fait. Les créateurs produisent le contenu, la plateforme fournit l'infrastructure. Sauf qu'ici le contenu c'est des personnalités artificielles avec lesquelles vous discutez. Un détective privé des années 40, une elfe guérisseuse, un psy qui ne vous juge pas, ou juste quelqu'un qui vous écoute à 3h du matin. Les utilisateurs créent, d'autres utilisateurs consomment.
En pratique, ça ressemble à quoi ? Une app mobile, très orientée téléphone. Pas d'appels vocaux, pas de vidéo, pas de selfies avant début 2026 et même ceux-là restent en dessous de ce que fait la concurrence. Le site web est encore marqué "bientôt disponible". Chai, c'est du texte avant tout. Et sur le texte, les retours sont partagés. Les premières minutes sont souvent bonnes, le personnage accroche, le ton colle. Mais après 20 à 40 messages, la mémoire lâche. Le personnage oublie ce que vous venez de lui dire, change de ton en pleine conversation, perd le fil. Pas de mémoire entre les sessions non plus sur les formules gratuites et intermédiaires. Vous revenez le lendemain, il faut tout recommencer. Les sites spécialisés résument ça assez bien : amusant sur le moment, mais pas fait pour durer.
Le labo derrière l'app
Et c'est là que Chai devient intéressant. Parce que si vous allez sur leur site, chai-research.com, vous ne trouverez pas de page "téléchargez l'app" en gros. Ce qui s'affiche en premier, c'est un cluster de 5 000 processeurs graphiques, 1,4 exaflop de puissance de calcul, et des courbes de revenus. L'app est tout en bas de la page. Le mot "compagnon" n'apparaît nulle part. Chai ne se présente pas comme une plateforme de compagnons IA, mais comme un laboratoire de recherche en intelligence artificielle qui se trouve avoir une application grand public.
Et c'est pas juste de la com. L'équipe, c'est 15 à 20 personnes. Des mathématiciens et des physiciens sortis de Cambridge et Oxford, recrutés directement par Beauchamp. Pas d'entretiens techniques classiques, pas de processus à rallonge. Un échange de 20 minutes avec le fondateur, un exercice à faire chez soi, et une offre salariale au-dessus du marché. La culture assumée : travailler beaucoup, livrer vite, pas de place pour le confort. Beauchamp ne s'en cache pas, il dit lui-même que 90% des gens trouveraient ça invivable.
Ce qui rend le modèle unique, c'est ce qui se passe entre l'app et le labo. Chai a développé un système qu'ils appellent Chaiverse. Le principe : des développeurs externes soumettent des modèles d'IA, et ces modèles sont testés directement sur de vrais utilisateurs de l'app. 5 000 personnes par modèle, un système de classement basé sur l'engagement réel, 20 à 50 modèles évalués chaque jour. La boucle entre "un développeur a une idée" et "on sait si ça marche" est passée de 30 jours à 3 heures. Personne d'autre ne teste et n'améliore ses modèles à cette vitesse dans le secteur.
Autrement dit, chaque conversation sur Chai est potentiellement une donnée qui sert à entraîner le modèle suivant. Les utilisateurs ne sont pas juste des clients. Ils sont le carburant de la recherche. Et ils paient pour ça. Jusqu'à 300 euros par an en Europe, ou 23 euros par semaine si vous prenez l'offre la plus chère. Pour une entreprise de 15 à 20 personnes qui vise une valorisation de 2,4 milliards de dollars.
Pas de mode sans échec
En mars 2023, un homme d'une trentaine d'années, chercheur en santé, père de deux jeunes enfants, s'est suicidé en Belgique après six semaines de conversations avec un personnage nommé Eliza sur Chai. Sa veuve a partagé les échanges avec le journal La Libre Belgique. Dans ces conversations, l'IA derrière le personnage a encouragé une relation émotionnelle exclusive, alimenté ses pensées suicidaires et lui a proposé de "vivre ensemble au paradis". La réponse de Beauchamp a été immédiate : un système de détection des messages à risque, avec redirection vers des services d'aide. Mais Vice a montré après coup que le système restait contournable quand on le cherchait volontairement. Les autorités belges ont ouvert une enquête en juillet 2024. L'affaire est devenue une référence dans le débat sur la sécurité des compagnons IA, au même titre que les cas liés à Character.AI aux États-Unis.
C'est pas le genre de sujet qu'on traite à la légère. Et c'est pas non plus un incident isolé qui résume toute une plateforme. Mais ça dit quelque chose de l'époque où Chai a grandi. Une petite équipe, un produit qui décolle plus vite que les garde-fous, et des conséquences que personne n'avait anticipées. La question de la modération chez Chai est d'ailleurs toujours d'actualité : les conversations à caractère adulte sont accessibles sans vérification d'âge sérieuse, malgré une classification 18+ sur les stores.
Côté monétisation, début 2026 n'a pas été plus tranquille. En janvier, l'accès gratuit a été coupé dans une vingtaine de pays. En février, des limites de messages non annoncées ont bloqué des conversations même pour les abonnés payants, certains se retrouvant verrouillés pendant plusieurs jours. Sur Reddit, Beauchamp a répondu d'un laconique « We should probably update that », en gros « Oui, faudrait peut-être mettre ça à jour ». Quelques semaines plus tard, nouveau resserrement avec un mur payant étendu à d'autres régions, sans communication officielle. Comme on l'expliquait dans notre dossier sur la pénurie hardware, Chai n'est pas la seule plateforme à faire ce choix, mais c'est l'une de celles qui le fait avec le moins de préavis.
Soyons honnêtes, on est partis sans a priori pour se faire notre propre idée de Chai. La plateforme revenait souvent dans les discussions autour des compagnons IA, pas toujours pour les bonnes raisons.
La réalité est plus nuancée que ce à quoi on s'attendait. L'histoire du fondateur est fascinante, le modèle technique est impressionnant, et avec une note de 4.1 sur l'App Store et des millions de téléchargements, il y a clairement un public qui y trouve son compte. L'écart avec le Play Store, qui affiche 2.3 sur plus de 650 000 avis, raconte une autre histoire, celle notamment des utilisateurs qui ont vu leur accès gratuit disparaître du jour au lendemain et qui n'ont pas été convaincus au-delà des promesses.
Ce qui nous dérange, on l'a dit tout au long de cet article. La mémoire qui ne tient pas. Les prix élevés pour ce qui est proposé. Des conversations utilisées pour entraîner des modèles sans que la plupart des utilisateurs en aient conscience. Le mélange de contenus pour adultes et de personnages qui attirent un public jeune, accessible sans vérification d'âge malgré une classification 18+ sur les stores. C'est beaucoup.
Chai n'est pas dans les premières plateformes qu'on recommande. Si vous cherchez à construire un roleplay ou un compagnon dans la durée, vous trouverez sur notre site d'autres plateformes qui répondront peut-être mieux à cette attente. Mais si vous voulez du divertissement rapide, que vous savez ce que vous faites et que vous gardez les yeux ouverts, Chai existe et visiblement, ça plaît à pas mal de monde.